Fonder une école qui refuse les cases
Créer l'école que j'aurais voulu trouver quand je cherchais la mienne, et défendre une aide singulière : accompagner pour de vrai, sans jamais jouer au médecin ni au psychologue.
Quand j'ai commencé à me demander sérieusement si je voulais devenir accompagnant, je n'ai pas d'abord rencontré des maîtres. J'ai rencontré des cases. Des cases à cocher, des grilles à remplir, des référentiels qui semblaient écrits par quelqu'un n'ayant jamais tenu la main de personne. On me demandait déjà dans quelle catégorie je comptais entrer, avant même que j'aie compris ce que je voulais faire de mes journées.
Le marché de la formation, quand on le découvre, ressemble à un long couloir administratif. D'un côté, des cursus interminables, très chers, souvent en présentiel, taillés pour ceux qui peuvent s'arrêter de vivre deux ans. De l'autre, des plateformes qui vous vendent un métier en quelques PDF, trois vidéos et un QCM, avec un certificat au bout comme on tend un ticket de caisse. Entre les deux, presque rien. Et surtout, personne pour vous dire la chose la plus simple : ce que vous portez déjà compte, même si cela n'entre dans aucune case.
Je me rappelle une réunion d'information, il y a des années, dans une salle aux néons fatigués. Une formatrice compétente déroulait son diaporama, et à un moment elle a dit, sans y penser : « Ici, on ne s'intéresse pas à votre histoire, on vous donne une méthode. » La phrase se voulait rassurante. Elle m'a glacé. Car si mon histoire ne comptait pas pour me former, comment pourrais-je un jour faire compter celle des personnes que j'accompagnerais ? Je suis parti à la pause et je ne suis jamais revenu. Sans le savoir, je venais de trouver, par la négative, le premier principe de ce que je bâtirais bien plus tard.
J'ai mis du temps à formuler ce que je cherchais, parce que je le cherchais en creux, par tout ce qui me manquait. Je voulais un lieu qui parte de la personne et non du programme. Un lieu où l'on m'aurait demandé d'où je venais avant de me dire où aller. Un lieu qui aurait pris au sérieux mon envie d'aider sans me laisser croire que j'allais soigner. Ce lieu n'existait pas vraiment. Alors, avec l'inconscience tranquille de ceux qui ne mesurent pas ce qu'ils commencent, j'ai décidé de le construire.
D'où vient l'autorité de faire une école ?
On me pose parfois la question, et la réponse honnête n'est pas très rangée. Psychanalyste, coach, praticien en hypnose, directeur pédagogique… j'ai longtemps eu le sentiment d'avoir trop de cartes de visite et pas assez de tiroir pour les classer. Puis j'ai compris que ce désordre était précisément ma matière. Chaque discipline m'avait appris une façon différente d'être présent à quelqu'un, et aucune ne suffisait seule. L'autorité, si tant est qu'elle existe, ne se délivre pas avec un titre unique. Elle vient d'avoir accompagné, raté, recommencé, et gardé la trace de tout cela plutôt que de la ranger sous le tapis.
Il y a une frontière que je tiens plus que tout, parce qu'elle est le contraire d'une limite honteuse : un accompagnant n'est ni médecin ni psychologue, et c'est très bien ainsi. Georges Canguilhem écrivait que la santé n'est pas l'absence de maladie, mais la capacité de se donner de nouvelles normes de vie. Accompagner, c'est travailler dans cette marge : ne pas réparer un organe, ne pas traiter un trouble, mais aider quelqu'un à retrouver sa puissance d'agir et à réinventer sa manière de tenir debout. Le jour où ce qui se présente relève du soin, l'accompagnant sérieux ne bricole pas. Il le nomme, et il oriente vers celui dont c'est le métier. Cette clarté n'affaiblit pas la pratique. Elle la rend fréquentable.
Aider, ce n'est pas soigner à la place du médecin. C'est tenir compagnie à une transformation.
On me demande souvent ce que veut dire, très concrètement, accompagner sans soigner. Je réponds par une image. Quelqu'un arrive épuisé, il ne dort plus, il ne sait plus très bien pourquoi il se lève le matin. Un accompagnant n'a pas à poser un diagnostic ni à prescrire ; ce n'est pas sa place, et ce serait même dangereux. Mais il peut faire une chose que personne ne fait toujours : s'asseoir en face, écouter sans se presser, aider la personne à démêler ce qui, dans sa vie, s'est noué, et l'orienter vers un médecin ou un psychologue si le corps ou la souffrance parlent trop fort. Ni plus, ni moins. Ce « ni plus ni moins » n'a rien d'une petite ambition : c'est un métier entier, avec sa rigueur, sa retenue et son utilité propre.
Une aide singulière, et une porte qu'on n'a pas envie de fermer
Ce que je voulais mettre au centre, c'est une aide singulière. Singulière au sens propre : qui ne traite jamais deux personnes de la même façon, parce que deux histoires ne se ressemblent pas. Et inclusive au sens plein : qui ne vous demande pas d'abord quel diplôme vous n'avez pas, ni quelle langue sociale vous ne parlez pas encore. Beaucoup de gens qui feraient de très bons accompagnants s'interdisent d'y songer, faute d'avoir la bonne case sur leur CV. Ce sont exactement ceux-là que je voulais accueillir. Une école qui refuse les cases, c'est d'abord une école qui refuse de fermer la porte à ceux que les cases ont recalés.
Concrètement, cela a donné une école faite comme travaille un artisan : le socle est exigeant et le même pour tous, mais le trajet se dessine avec chacun. Pas de financement public, parce qu'il suppose des parcours standardisés, arrêtés d'avance pour tout le monde ; un prix ferme et transparent, plutôt que la course aux cases finançables. Un référent qui suit vos accompagnements réels, plutôt qu'un module qu'on regarde en accéléré. Et un point d'entrée qui n'est pas un formulaire d'admission mais une conversation, gratuite, où l'on commence par vous écouter avant de parler de quoi que ce soit.
Je ne prétends pas avoir inventé quoi que ce soit. J'ai seulement refusé de faire comme si les gens rentraient dans des cases, alors que je savais, pour l'avoir vécu, qu'ils n'y rentrent pas. Synodeo est né de ce refus, et de son envers plus tendre : la conviction qu'on peut aider quelqu'un pour de vrai sans jouer au médecin, pourvu qu'on sache ce que l'on fait et où l'on s'arrête. C'est l'école que j'aurais voulu trouver le jour où je cherchais la mienne. Faute de l'avoir trouvée, je l'ai faite.